Johanna, Impact Coordinator chez The Nest, entre en dialogue avec Nicolas, ornithologue et force motrice derrière la stratégie des nichoirs au Domaine de Graux. Il supervise le déploiement d’un réseau réfléchi de nichoirs et d’habitats sur le domaine, avec pour objectif de renforcer durablement la biodiversité. Nicholas explique pourquoi la présence des oiseaux est cruciale pour l’équilibre écologique et la régulation naturelle des ravageurs, et partage les principales bonnes pratiques pour une approche efficace et tournée vers l’avenir.

En quoi la présence d’oiseaux est-elle essentielle dans un verger de conservation et plus largement dans une agriculture biologique et régénérative ?
Les oiseaux sont de précieux auxiliaires dans les vergers, capables de réduire les populations de ravageurs comme les chenilles, carpocapses ou pucerons de 30 à 50 %, limitant ainsi le recours aux traitements. Ils reflètent aussi la santé de l’écosystème : un verger riche en espèces indique un sol vivant, rempli d’insectes et de microfaune. En agriculture régénérative, la biodiversité, oiseaux et pollinisateurs compris, peut augmenter de 20 à 40 % après quelques années de pratiques favorables, comme les haies, le couvert végétal et l’absence de pesticides.
Quelles espèces d’oiseaux sont les meilleurs alliés de l’agriculture biologique/régénérative et particulièrement important pour l’équilibre écologique d‘un verger ?
Parmi les passereaux, les mésanges jouent un rôle clé en se nourrissant de nombreux ravageurs comme les chenilles, carpocapses et pucerons. Une nichée peut consommer jusqu’à 7 000 insectes. Les pics, épeiche ou vert, régulent les insectes xylophages et indiquent la présence de vieux arbres et d’une biodiversité riche. Le rougegorge et le troglodyte, qui se nourrissent au sol, participent à l’équilibre de la litière et à la santé du sol. Les rapaces sont également essentiels : une chouette effraie peut capturer jusqu’à 2 000 rongeurs par an, limitant les dégâts aux racines, tandis que la chouette chevêche et le faucon crécerelle jouent un rôle similaire dans le contrôle des rongeurs.
Quels types de nichoirs sont les plus adaptés aux vergers agroécologiques et pourquoi ? Comment choisir l’emplacement idéal pour installer un nichoir afin de maximiser son efficacité ?
Dans un verger agroécologique, les nichoirs sont des outils clés de régulation naturelle. Les plus efficaces sont ceux destinés aux mésanges (trou de 28 à 32 mm), grandes consommatrices de ravageurs. Les nichoirs semi-ouverts pour Rougegorge familier, Troglodyte mignon, Gobemouches gris, Rougequeue noir et à front blanc,… complètent l’action, tandis que les nichoirs pour rapaces (effraie, chevêche, crécerelle) régulent les rongeurs. Pour maximiser leur efficacité, les nichoirs doivent être placés en suivant certaines règles propres à l’espèce ciblée. Parmi les critères à prendre en compte, il y a l’hauteur, l’orientation, la distance entre les nichoirs, la présence d’arbres ou de haies à proximité,…


Pelote de régurgitation et chouette hulotte trouvées sur le domaine.
Quels sont les principaux facteurs qui déterminent si une espèce va réellement s’installer dans un nichoir ? Quels indicateurs simples un agriculteur peut-il observer pour savoir si les nichoirs sont efficaces ?
L’installation réelle d’une espèce dans un nichoir dépend de quelques facteurs clés. D’abord, le bon modèle est essentiel : dimensions et diamètre du trou doivent correspondre à l’espèce ciblée, sinon le nichoir est ignoré. L’emplacement joue aussi un rôle majeur : hauteur, orientation, calme et proximité de haies ou d’arbres influencent fortement l’occupation. La ressource alimentaire est également déterminante: sans insectes ou rongeurs en quantité suffisante, les oiseaux ne s’installent pas durablement. Enfin, l’ancienneté compte: beaucoup de nichoirs ne sont occupés qu’après 1 ou 2 saisons, le temps que les oiseaux les repèrent.
Pour évaluer leur efficacité, un agriculteur peut s’appuyer sur des indicateurs simples. L’observation d’allers-retours fréquents d’adultes au printemps indique une reproduction en cours. La présence de fientes sous les nichoirs ou de restes de proies (pelotes de réjection pour les chouettes) est un autre signe clair d’activité. Enfin, à moyen terme, une baisse visible des dégâts de ravageurs ainsi qu’une plus grande diversité d’oiseaux dans le verger confirme l’efficacité du dispositif.


D’après votre expérience, combien de couples nicheurs supplémentaires peut‑on espérer accueillir par hectare grâce à l’installation de ces nichoirs ?
Dans un verger agroécologique, l’installation de nichoirs permet généralement d’accueillir 2 à 5 couples nicheurs supplémentaires (principalement des mésanges) par hectare par an, en plus de la présence existante d’oiseaux divers et selon la configuration du site. Dans un verger pauvre en habitats, avec peu de haies et d’arbres matures et donc où il y a moins de présence comme point de départ, on peut espérer 3 à 5 couples par hectare après deux à trois saisons.Si le verger est déjà structuré, (avec haies et bandes fleuries), l’augmentation sera plus modeste. Les nichoirs pour chouettes ont un impact faible en nombre de couples, un seul nichoir pouvant desservir plusieurs hectares, mais leur effet sur la régulation des rongeurs reste très important.
Globalement, un réseau de nichoirs bien conçu peut augmenter la densité d’oiseaux nicheurs de 30 à 60 % par hectare, avec un impact direct sur la régulation naturelle des ravageurs.
À partir de quel nombre d’observations annuelles peut‑on considérer qu’une espèce est réellement installée et non simplement de passage ?
Pour considérer qu’une espèce est réellement installée dans un verger et non simplement de passage, il faut observer plusieurs indices répétés sur la saison de reproduction. En pratique, on considère qu’une espèce est installée si elle est observée régulièrement sur au moins 5 à 10 jours répartis entre le printemps et le début de l’été, avec des comportements de nidification visibles comme le transport de matériaux, le nourrissage des jeunes ou les allers-retours fréquents au nichoir. D’autres indicateurs incluent la présence de fientes sous le nichoir, de pelotes de réjection pour les chouettes, ou de jeunes visibles dans le nichoir. Si les observations se limitent à quelques passages isolés ou à des chants, l’espèce est probablement de passage et n’a pas encore colonisé le site.
Quelles particularités du Domaine de Graux influencent la capacité d’accueil des oiseaux et la pertinence d’un réseau de nichoirs ?
Le Domaine de Graux présente plusieurs caractéristiques qui augmentent la capacité d’accueil des oiseaux et renforcent l’efficacité d’un réseau de nichoirs. La mosaïque de milieux, avec vergers, haies, prairies, zones humides et bosquets, offre des habitats variés et des ressources alimentaires abondantes pour différentes espèces, ce qui favorise la nidification et la présence durable. L’absence de pesticides garantit une forte densité d’insectes et de larves, principaux aliments des oiseaux insectivores, ce qui rend les nichoirs plus attractifs et fonctionnels. Le pâturage régénératif contribue à la diversité des végétaux et à la structure du sol, créant des micro-habitats pour insectes et petits vertébrés, tout en maintenant des prairies ouvertes pour les oiseaux de surface et les prédateurs de rongeurs. Ensemble, ces pratiques créent un écosystème riche et stable, où les nichoirs ont plus de chances d’être occupés et d’apporter un réel service de régulation naturelle des ravageurs.



Quels seraient des risques ou limites à prendre en compte lorsqu’on favorise certaines espèces (par ex. compétition entre oiseaux, prédation non souhaitée) ?
Lorsqu’on favorise certaines espèces dans un verger, plusieurs risques ou limites doivent être pris en compte comme la compétition entre espèces. Le risque de déséquilibre écologique local est présent si une espèce est trop favorisée. Au sein du Domaine de Graux, ces aspects seront attentivement pris en compte : les types de nichoirs et leur répartition seront diversifiés et les habitats maintenus variés et équilibrés.
Comment voyez-vous l’évolution du rôle de l’avifaune dans les systèmes agricoles face au changement climatique ? Et quelles sont les principaux impacts du changement climatiques sur les espèces clefs mentionnés au dessus ?
Le rôle des oiseaux dans les systèmes agricoles devrait devenir encore plus important avec le changement climatique, car ils régulent naturellement les ravageurs et aident les cultures à rester résilientes face à des conditions plus variables. Cependant, certaines espèces clés sont impactées : les mésanges peuvent être désynchronisées avec l’émergence des insectes, les chouettes et prédateurs de rongeurs sont sensibles aux variations de disponibilité des proies, et les rouges-gorges ou troglodytes peuvent souffrir de sécheresses ou de perturbations des prairies. Maintenir des habitats diversifiés, haies, bandes fleuries et zones refuges reste essentiel pour permettre aux oiseaux de continuer à remplir leur rôle écologique malgré ces changements.
Quelles innovations ou découvertes récentes vous enthousiasment ou vous semblent prometteuses pour renforcer la place des oiseaux dans l’agroécologie ?
Le développement de réseaux de nichoirs pensés à l’échelle du paysage, combinés à des haies, bandes fleuries et prairies permanentes, améliore nettement l’installation durable des espèces. Les outils de suivi simples, comme les points d’écoute automatisés ou l’observation standardisée, permettent d’obtenir des résultats prouvant de manière scientifique l’efficacité des mesures mises en place. L’intérêt croissant pour l’agroforesterie et le pâturage régénératif est très motivant. En effet, ces pratiques permettent de créer des habitats plus stables face au changement climatique. Ces approches vont dans le sens d’une agriculture où les oiseaux ne sont plus seulement protégés, mais pleinement intégrés comme acteurs fonctionnels de l’équilibre des systèmes agricoles.
Au-delà des oiseaux, quelles autres espèces animales jouent un rôle clé dans l’agriculture bio et régénérative, et quelles pratiques permettent de les encourager ?
Les pollinisateurs comme abeilles (sauvages), bourdons et papillons assurent la pollinisation, tandis que les coccinelles, syrphes ou chrysopes régulent les ravageurs. Les vers de terre améliorent le sol et sa fertilité, et les petits mammifères prédateurs, comme hérissons et chauves-souris, aident au contrôle des insectes et rongeurs. Pour les encourager, il est efficace de maintenir haies, bosquets et bandes fleuries, diversifier les cultures, limiter les pesticides et pratiquer le pâturage régénératif ou le compostage. Ces mesures favorisent un écosystème équilibré où la biodiversité soutient naturellement la santé et la productivité des cultures.
